12

Selon son désir, Amy ramena Terra à l’école. Pendant qu’elle refermait la portière, Terra alla s’appuyer contre le tronc d’un des gros arbres, qui bordaient l’allée. Les branches se replièrent sur lui. Amy poussa un cri d’effroi. Elle laissa tomber ses affaires et courut de toutes ses forces pour tenter de sauver Terra de cette nouvelle attaque. Mais au moment où elle allait l’atteindre, une éclatante lumière blanche enveloppa son futur époux.

— Terra ! hurla-t-elle avec désespoir.

— Je ne suis pas en danger, assura-t-il d’une voix calme. L’arbre est seulement en train de me redonner des forces.

La lumière disparut et les branches le libérèrent. Il prit une bonne bouffée d’air frais. Amy se précipita sur lui.

— Mais que vient-il de se passer ? s’angoissa-t-elle.

— J’ai découvert pourquoi je les attire. Ils sentent quand mon niveau d’énergie est trop bas et ils essaient de me donner un peu de la leur.

— Mais comment… ?

— Je n’en sais rien, mais je ne me suis jamais senti aussi bien.

Vibrant d’énergie, Terra constata également qu’il avait moins de difficulté à marcher. Il rassura Amy jusqu’à l’intérieur et lui promit de se tenir tranquille. En classe, il écouta les commentaires de ses élèves sur la réincarnation. Ils en avaient parlé à leurs familles et à leurs amis et plusieurs d’entre eux leur avaient avoué y croire. Ils voulurent l’entendre raconter ses propres souvenirs de Jérusalem à l’époque de Jésus.

— J’étais un officier romain, les renseigna Terra, et je commandais un certain nombre de soldats.

— Alors vous avez certainement dû voir Jésus, conclut Katy.

— C’était lui, répliqua Frank.

— Je n’étais pas Jésus, réitéra le professeur. Par contre, j’ai le regret de vous avouer que j’ai été l’officier chargé de son exécution sur la colline.

Ses élèves le fixèrent avec stupéfaction. Terra remarqua alors une marque de coup sur la joue de Fred Mercer, mais il n’en fit pas état devant les autres. Il poursuivit plutôt ses aveux.

— Je ne sais pas si nous lui avons planté les clous dans les mains, mais nous avons certainement blessé ou tué certains de ses disciples qui ont tenté de nous empêcher de faire notre travail.

— Pourquoi dites-vous « nous » ? s’étonna Chance.

— Parce que vous étiez les soldats sous mes ordres.

Frank ramassa son sac à dos et sortit en claquant la porte. Tous les élèves se tournèrent vers Terra pour voir ce qu’il ferait, mais il demeura impassible. Lorsque Chance offrit de ramener Frank en classe, le professeur répondit qu’il avait droit à son opinion. Il décida de changer de sujet, se disant qu’il était préférable de les laisser réfléchir par eux-mêmes à cette vie militaire. Il leur parla plutôt de Saint-Augustin, un philosophe qui avait souhaité réconcilier le christianisme et la philosophie grecque.

Les arbres lui avaient fait un bien immense. Après sa journée de travail, il ne ressentit pas le besoin de prendre des calmants. Il se rendit à l’hôpital et s’arrêta aux soins intensifs avant d’aller se soumettre aux tortures de son thérapeute. Il trouva Karen bien réveillée, mais l’air maussade.

— Vous devez être bien déçu de moi, murmura-t-elle en baissant la tête.

— Tout le monde peut être impliqué dans un accident, Karen, même moi.

— Mais vous n’étiez pas ivre quand ça vous est arrivé. Vous n’êtes pas responsable de la mort de votre femme. Moi, je suis responsable de celle de l’amie qui était avec moi et de celle des deux vieilles personnes qui se trouvaient dans l’autre voiture. Je suis un monstre, monsieur Wilder.

— Tu as sans doute agi de façon irresponsable en prenant le volant alors que tu avais absorbé de l’alcool, mais cela ne fait pas de toi un monstre. Il semble que certains d’entre nous n’apprennent nos leçons que de la façon la plus difficile. Ce qui est vraiment important, selon moi, c’est que tu ne commettes plus la même erreur.

— Vous pouvez en être certain.

Elle leva un regard malheureux sur lui et vit qu’il ne portait aucun jugement. Terra l’embrassa sur le front, puis se dirigea vers la salle d’exercices. Ses jambes semblaient en meilleure forme, puisque aucun des étirements ne lui causa de douleur.

Après le repas avec Amy, il alla s’allonger sur le ventre dans le sofa du salon et laissa son regard se perdre dans les flammes du foyer de pierre. Amy se mit à lui masser le dos. Terra trouva le traitement tout à fait délicieux, mais son esprit était toujours préoccupé par le sort de Karen Pilson.

— Que fera un juge avec une adolescente de dix-sept ans qui conduisait un véhicule en état d’ébriété et qui a causé la mort de trois personnes ? demanda-t-il.

Amy soupira en pensant qu’il était décidément l’homme le moins romantique qu’elle connaissait. Elle lui avoua qu’elle n’en savait rien : elle était professeur d’anglais, pas avocate. Selon elle, il était cependant certain que Karen serait punie pour son geste. Elle tenta de l’embrasser. Il voulut alors savoir si un professeur avait le devoir de rapporter aux autorités les cas d’élèves maltraités à la maison et lui parla de la marque qu’il avait vue sur le visage de Fred Mercer.

— Il a très bien pu être blessé en se battant, Terra. Tes élèves ne sont pas des anges. Avant d’en parler à la police, essaie plutôt de savoir ce qui s’est vraiment passé.

— Oui, tu as raison.

— Maintenant, as-tu d’autres questions avant que je t’arrache tes vêtements et que je te fasse l’amour ?

— Non, fit-il avec amusement.

… Elle passa ses mains autour de son torse et déboutonna sa chemise en l’embrassant sur la nuque. Terra oublia toutes ses inquiétudes et se laissa cajoler par cette femme extraordinaire, qui réussissait quand même à l’aimer malgré ce qu’il lui avait fait deux mille ans plus tôt.

Le lendemain, à l’heure du lunch, Terra entra dans la cafétéria des étudiants où il savait pouvoir trouver au moins cinq des sept terreurs, Fred semblant avoir disparu depuis la veille. Ils furent surpris de le voir approcher et Terra leur en demanda la raison.

— Les règlements de l’école défendent aux professeurs de manger avec les étudiants, expliqua Julie.

— J’ai déjà mangé, répliqua Terra en s’asseyant avec eux. Où est Fred ?

— Il est resté chez lui aujourd’hui, l’informa Chance.

— Est-il malade ?

Leur silence mit Terra mal à l’aise. Il comprenait leur loyauté, mais si leur copain avait des ennuis, c’était leur devoir de lui venir en aide.

— A-t-il fait quelque chose d’illégal ?

— Non, affirma Frank. Disons que son beau-père et lui ne s’entendent pas très bien, alors il lui arrive d’être obligé d’aller coucher ailleurs jusqu’à ce que les choses se calment chez lui.

— Son beau-père ne connaît pas la théorie du non-étiquetage, ajouta Marco. Il a décidé que Fred n’est qu’un bon à rien qui ne pourra jamais gagner honorablement sa vie.

Terra s’aperçut que tous les élèves présents dans la cafétéria convergeaient vers lui. Il répondit donc à leurs questions et leur expliqua finalement sa théorie. En voyant ce qui se passait, les surveillants allèrent aussitôt prévenir le directeur, qui mangeait en paix dans son bureau. Il se rendit sur les lieux, sa secrétaire le suivant de près, et s’arrêta sur le seuil pour contempler la scène : Terra Wilder était assis sur une table, entouré d’étudiants qui l’écoutaient avec ferveur.

— Mais que fait-il là ? s’étonna le directeur.

— On dirait le sermon sur la montagne, s’émut sa secrétaire.

— Ce n’est pas le Christ, madame Gibbons. Ce n’est qu’un homme qui aime attirer l’attention. Soyez gentille et allez m’imprimer les règlements de l’école. Et utilisez des caractères plus gros, cette fois.

Elle tourna les talons, malgré son envie d’aller s’asseoir avec les jeunes pour écouter ce nouveau prophète. James Miller prit une profonde inspiration et se fraya un chemin parmi la foule.

— La Terre pourrait être un endroit si agréable si nous arrêtions d’utiliser des étiquettes, disait Terra.

— Mais comment une seule école de Colombie-Britannique pourrait-elle changer le monde ? demanda une fille.

— En déclenchant une révolution.

— Mais vous dites que la violence ne règle jamais rien.

— Une révolution n’est pas nécessairement violente. Elle peut être tout à fait pacifique.

— C’est assez ! rugit le directeur.

Les élèves se dispersèrent en vitesse. Terra descendit de la table avec l’aide de Marco. Miller lui ordonna de le suivre dans son bureau et lui récita les règles de l’établissement. Puisqu’il avait utilisé le mot « révolution » devant ces jeunes esprits influençables, il lui colla une suspension de deux semaines.

Lorsque la nouvelle parvint aux oreilles d’Amy, elle partit à la recherche de Terra. Marco lui apprit qu’il l’avait vu sortir une dizaine de minutes plus tôt. Chance ajouta qu’elle l’avait surveillé d’une fenêtre et qu’il semblait se diriger vers la rivière. Amy les remercia et enfila son manteau. Elle courut dans la forêt et le trouva, assis sur une grosse roche, regardant danser les petites vagues.

— Tu étais assis sur une table de la cafétéria des étudiants et tu leur prêchais la bonne parole ?

Il arborait un air coupable. Amy, pour sa part, n’était pas contente du tout.

— Je cherchais Fred Mercer, mais les étudiants ont commencé à me questionner.

— Terra, soupira-t-elle. Mais qu’est-ce que je vais faire avec toi ?

— Pousse-moi dans la rivière et débarrasse-toi de moi une fois pour toutes.

— Tu sais bien que je ne le pourrais pas, même si tu le mérites. Allez, reviens à l’intérieur. Il fait trop froid pour que tu restes dehors jusqu’à trois heures.

— Je ne peux pas remettre les pieds dans l’école, Amy.

— Alors, je vais te donner les clés de la voiture.

— Non, je préfère retourner à la maison en autobus.

Elle l’accompagna jusqu’à l’arrêt, l’embrassa et le regarda grimper dans le véhicule. Il n’était pas facile de comprendre ce beau Hollandais, qui tenait par-dessus tout à leur routine à la maison, mais qui désobéissait à tous les règlements de l’école.

Au lieu de rentrer chez lui, Terra se mit en quête du domicile de Fred Mercer. Le conducteur de l’autobus le déposa à l’entrée de son quartier et lui dit qu’il habitait au bout de la rue de gravier. Terra le remercia et, adresse en main, marcha lentement en examinant ce quartier de Little Rock qu’il ne connaissait pas. Toutes les maisons se ressemblaient : elles étaient toutes petites et ternes, probablement construites pour les premiers bûcherons qui étaient venus s’installer dans la région.

Il trouva celle des Mercer et frappa à la porte. Madame Mercer lui ouvrit. Terra la trouva plutôt pâle. Il se présenta et elle le fit entrer. Le salon était exigu et encombré de gros meubles, mais très propre. Terra s’assit sur le sofa pour reposer ses jambes. Madame Mercer prit place dans une vieille chaise berçante. Elle était maigre, agitée et ses traits tirés trahissaient son manque de sommeil.

— Fred est-il ici ?

— Non, répondit nerveusement la mère. Il arrive qu’il disparaisse pendant quelques jours quand mon mari et lui se sont querellés. Fred ne reconnaît pas son autorité, parce qu’il n’est pas son père, et mon mari n’aime pas le voir perdre son temps à jouer de la guitare. Il préférerait qu’il se trouve du travail à temps partiel. Il y a souvent des étincelles.

— Votre mari le frappe-t-il lorsqu’ils se querellent ?

— C’est déjà arrivé. Je ne peux pas toujours être ici pour les séparer. Ce serait une bonne chose que Fred arrête de le provoquer tout le temps.

Terra lui demanda où il pourrait trouver son fils. Elle haussa les épaules. Selon elle, il devait encore traîner dans les arcades du petit centre commercial. Terra la remercia et quitta la maison. En longeant la rue, il sentit que ses jambes se fatiguaient. Il lui faudrait solliciter l’aide d’autres arbres sous peu. Il ne savait pas comment se rendre au centre commercial, mais le conducteur de l’autobus pourrait sans doute le renseigner. Lorsqu’il arriva à l’arrêt, au bout de la rue, il commençait à avoir froid. Après quelques minutes d’attentes, il vit arriver la voiture d’Amy.

— Mais qu’est-ce que tu fais ici ? s’étonna-t-elle en lui ouvrant la portière.

— Je voulais parler à Fred Mercer, mais il n’est pas chez lui.

— Terra, les professeurs ne sont pas autorisés à entretenir ce genre de rapports avec leurs élèves.

— J’ai été suspendu de l’école, alors j’ai bien le droit de faire ce que je veux.

Elle lui décocha un regard l’avertissant de ne pas multiplier ce genre de remarque. Elle voulut le conduire à l’hôpital, mais il préféra essayer de trouver Fred. Renonçant à comprendre ce qui se passait dans la tête de cet ex-savant du Texas, elle céda et fit ce qu’il voulait. De toute façon, elle avait quelques courses à faire à l’épicerie. Elle lui recommanda de ne pas commettre de bêtises et de la rejoindre sur le banc devant le stationnement vingt minutes plus tard.

Terra se rendit à l’arcade. En effet, Fred était là : il s’amusait sur une grosse machine de jeu vidéo.

— Monsieur Wilder ? fit l’élève, surpris, en l’apercevant.

— J’aimerais te parler de la marque que tu portes au visage.

— Ce n’est rien de grave.

— Fred, il y a bien longtemps, toi et certains élèves de l’école avez commis des crimes très graves sous mon autorité, alors c’est mon devoir de vous venir en aide dans cette vie-ci. Si tu es victime de sévices chez toi, je veux y mettre fin.

— Ne gaspillez pas votre énergie. L’ogre que ma mère a épousé ne parle pas la même langue que nous. Il règle tous ses problèmes avec ses poings. Quand j’aurai découvert où habite mon véritable père, j’irai le rejoindre et ma vie sera meilleure. En attendant, il vaut mieux que je ne passe pas trop de temps à la maison, pour que mon beau-père ne se mette pas à taper aussi sur ma mère.

— Et tes grands-parents ?

— Ma grand-mère vit en Gaspésie. C’est à l’autre bout du pays, mais j’irai peut-être lui rendre visite cet été. Peut-être même qu’on pourra partir à la recherche de mon père ensemble. Après tout, c’est son fils. Je vous en prie, monsieur Wilder, ne vous inquiétez pas pour moi.

— Reviendras-tu à l’école ?

— Je devrais être là demain.

Terra sortit un bout de papier et une plume de sa poche et y écrivit son numéro de téléphone.

— Je sais que je ne suis pas censé vous le donner, mais je veux que tu m’appelles si tu as besoin de moi. Tu peux le remettre aux autres.

— Vous êtes un prof pas mal épatant. Merci.

— Et je vais voir si je peux t’aider à retrouver ton père.

Il serra la main de l’étudiant avec amitié et quitta l’arcade. Ses genoux lui faisaient de plus en plus mal. Il allait atteindre un banc, lorsqu’il s’effondra de tout son long. Amy, qui venait de déposer les sacs d’épicerie dans le coffre de sa voiture, vola à son secours.

— Mes genoux ont cédé, marmonna-t-il en cherchant son souffle.

Elle voulut l’aider à se relever, mais n’y parvint pas. Deux bons samaritains lui donnèrent un coup de main. Ensemble, ils parvinrent à installer Terra sur le siège du passager. Pour Amy, il n’était pas question de le ramener à la maison : elle fila tout droit à l’hôpital, où le médecin de garde fit des radiographies de ses jambes. L’urgentiste demeura un long moment planté devant les épreuves sans être bien certain de comprendre ce qu’il voyait. En jaquette d’hôpital, Terra était assis sur la table, les jambes pendantes.

— Êtes-vous un androïde ? s’inquiéta le médecin.

Terra décela de la crainte dans sa voix. Comment un scientifique comme lui pouvait-il croire une chose pareille ?

— Bien sûr que non, rétorqua Terra, agacé.

Alerté par Amy, Donald Penny entra alors dans la petite salle d’examen.

— Terra, si tu veux que nous passions du temps ensemble, tu n’as qu’à me téléphoner, plaisanta Donald.

— Tu le connais ? s’étonna l’autre médecin.

— Terra est un ami d’une autre galaxie, affirma Donald. Je me charge de lui.

— Tu sais quoi faire avec des jambes comme les siennes ?

— J’ai mon diplôme interstellaire, voyons.

Le médecin jeta un dernier coup d’œil aux radiographies et s’en alla en secouant la tête.

— Je lui expliquerai plus tard que ta soucoupe volante est partie sans toi, fit Donald en se penchant pour examiner Terra.

— Je ne suis pas un extraterrestre, maugréa le Hollandais.

Donald exerça quelques pressions autour de ses genoux et lui arracha un cri de douleur.

— J’ai bien peur que ton problème ne réside pas dans la structure artificielle de tes rotules, mon ami. Il semble y avoir une inflammation des tissus vivants qui retiennent tes genoux futuristes et tes pattes de vaisseau spatial. Rien que de bons vieux anti-inflammatoires terrestres ne peuvent pas régler, mais encore faut-il que ton système étranger veuille bien les digérer.

— Est-ce que tu as bientôt fini de te payer ma tête ?

— Non, répondit son ami, avec un large sourire.

Donald ouvrit la porte et laissa entrer Amy. Il lui apprit que le froid, l’humidité et une trop longue marche avaient eu raison du peu de chair humaine qui enveloppait les articulations de Terra. Du repos et des médicaments lui rendraient sa mobilité.

— Je veux te revoir dans deux semaines à mon bureau, monsieur le Martien, lui dit Donald en sortant.

Amy habilla Terra et remarqua la colère au fond de ses yeux verts. Elle pensa qu’il devait être fâché d’avoir été emmené à l’hôpital contre son gré. Elle ignorait que son beau professeur n’aimait pas qu’on se moque de lui et de ses jambes bioniques et que Donald venait de franchir une frontière dangereuse.

Dans la soirée, enveloppé dans une épaisse couverture, devant un bon feu, Terra se reposa. Il était amorti par les médicaments. Le téléphone sonna et Amy répondit, supposant que c’était Nicole Penny ou sa sœur de Toronto. Elle fut bien surprise d’entendre la voix d’une adolescente demandant à parler à Terra.

— C’est pour toi, fit-elle sur un ton de reproche. Je pense que c’est une de tes élèves à qui tu n’es pas censé donner ton numéro de téléphone.

Elle lui tendit l’appareil en le fusillant du regard. C’était Chance Skeoh qui voulait l’avertir que Fred cherchait à acheter une arme à feu sur le marché noir.

— Une arme à feu ? s’alarma Terra.

— Marco pense qu’il va essayer de tuer son beau-père.

— Marco sait-il où il est ?

— Tu ne sortiras pas d’ici ! l’avertit Amy.

Terra demanda à Chance de rallier ses amis et de tenter de localiser le jeune délinquant. Il raccrocha et aperçut l’air furibond de sa compagne.

— Tu ne dois pas donner ton numéro de téléphone ! C’est contre les règlements !

— Alors, les règlements sont stupides. Non seulement je m’intéresse au cerveau de mes élèves en tant que professeur, mais je m’occupe aussi de leurs âmes. Je suis probablement leur seule chance de salut.

— Penses-tu vraiment être en état de faire quoi que ce soit pour eux en ce moment ? Tu n’es même pas capable de marcher ! Je me moque de ce qu’ils ont l’intention de faire, Terra ! Il n’est pas question que tu quittes cette maison avant d’être complètement guéri. C’est mon dernier mot !

Amy lança le téléphone sans fil sur le sofa et quitta la pièce d’un pas furieux. Terra l’entendit claquer la porte de la chambre. Il lui faudrait pourtant accepter sa mission sur la Terre…

Cette nuit-là, il refit le cauchemar qui le hantait depuis plus de cinq ans et se réveilla en hurlant. Amy le calma, une fois encore.

— J’étais conscient, hoqueta-t-il. Quand la voiture s’est écrasée sur le pilier de ciment, je me suis évanoui, mais seulement quelques secondes. J’étais coincé dans les débris et je pouvais à peine respirer, mais je pouvais tout voir. Le côté du passager était complètement démoli. Il y avait du sang partout…

La sonnerie du téléphone les fit sursauter. Craignant qu’il s’agisse d’une mauvaise nouvelle dans sa famille, Amy se précipita pour décrocher.

— Mademoiselle Dickinson, je sais qu’il est tard, fit la voix tendue de Chance Skeoh, mais je dois absolument parler à monsieur Wilder. C’est une question de vie ou de mort.

Amy n’aimait pas l’intérêt que portait Terra à ces adolescents, mais elle lui tendit tout de même l’appareil. Chance informa son professeur que Fred était retourné chez lui et qu’il menaçait de tuer tout le monde. Marco était avec lui et essayait de le raisonner, mais elle craignait pour sa vie aussi. Terra annonça qu’il arrivait et raccrocha.

— Tu n’es pas en état d’aller où que ce soit, s’opposa Amy.

— Fred Mercer menace de tuer toute sa famille et ses amis !

— C’est son problème, pas le tien.

— C’est moi qui leur ai donné l’ordre de crucifier le prophète, Amy ! Ils sont sous ma responsabilité, maintenant !

Il réussit à se mettre debout. Voyant qu’elle ne pourrait pas l’arrêter, Amy céda. Elle l’habilla chaudement et le soutint jusqu’à la voiture. Lorsqu’ils arrivèrent devant la maison des Mercer, ils trouvèrent Chance, Katy et Frank sur la pelouse, à faire nerveusement les cent pas. Amy leur demanda s’ils avaient appelé la police.

— Non, répondit Chance. Fred paniquerait. Monsieur Wilder est notre seule chance d’éviter un carnage, parce qu’il sait quoi dire aux ados pour les calmer.

— Monsieur Wilder souffre d’une grave inflammation aux genoux, lui reprocha le professeur d’anglais. Il ne devrait même pas être ici au beau milieu de la nuit.

— Amy, je t’en prie, supplia Terra. Cela fait partie de ma mission. Fais-moi confiance et aide-moi plutôt à me rendre à la porte.

Elle passa le bras par-dessus son épaule. Frank se chargea aussitôt de l’autre bras.

— Je suis avec vous jusqu’au bout, maître, déclara-t-il.

« Ce n’est pas le moment de me quereller avec lui », pensa Terra. Aussi, il ne releva pas l’étiquette que Frank lui appliquait une fois de plus. Le petit groupe avança lentement jusqu’au perron.

— Fred, c’est Chance ! Je t’en prie, ne tire pas !

Terra conseilla à Katy de rester sur la pelouse et d’appeler la police si jamais Fred se mettait à tirer dans la maison. Chance fit un pas à l’intérieur en récitant toutes les prières qu’elle connaissait. Elle aperçut Fred qui pointait un revolver sur sa mère, son beau-père et Marco.

— Va-t’en, Chance ! cria Fred. Ça ne te concerne pas !

Soutenu par Amy et Frank, Terra entra derrière la jeune fille. Il évalua rapidement la situation et son potentiel explosif.

— Fred, je t’en prie, écoute-moi.

— Allez-vous-en tous ! hurla l’adolescent, hors de lui. Je ne veux plus que ce salaud fasse sa loi dans cette maison qui n’est même pas à lui !

— Tu ne régleras pas le problème en le tuant. Tu te retrouveras en prison pour le reste de tes jours et tu n’auras plus d’avenir. Moi, je pense que tu mérites ce qu’il y a de mieux.

Et je t’ai fait une promesse, rappelle-toi. Je t’ai promis de t’aider à retrouver ton père. Si tu finis derrière les barreaux, je ne pourrai plus rien faire.

— Mais si je ne le tue pas, c’est lui qui finira par nous tuer !

— Pas si nous le faisons arrêter pour violence conjugale.

— Personne ne m’arrêtera ! les avertit le beau-père, visiblement ivre.

Fred dirigea le canon du revolver vers le visage de cet homme qu’il détestait. Terra sentit son cœur faire un bond. Il argumenta pour qu’il lui ligote plutôt les mains et qu’il appelle la police. Devant l’indécision de son copain, Marco appuya son professeur.

Après une hésitation qui parut durer un siècle, Fred laissa finalement Marco attacher les mains de l’ivrogne avec des menottes. Terra se demanda où il les avait prises, mais ne fit aucun commentaire. Il suggéra plutôt à madame Mercer d’appeler la police. Son mari lui décocha un regard rempli de haine, qui fit frémir Amy. Avant que la pauvre femme puisse se lever pour prendre le téléphone, les éclairs rouges et bleus des gyrophares tournoyèrent dans la fenêtre du salon.

— Les voisins avaient déjà dû les appeler, conclut Amy.

— Fred, donne-moi le revolver, ordonna Terra.

Le jeune homme lui tendit l’arme à feu en tremblant. Le beau-père en profita pour se ruer vers la porte en bousculant tout le monde sur son passage. Amy et Frank perdirent pied et s’écroulèrent sur le plancher, entraînant Terra avec eux. Ce dernier lâcha le revolver. Le coup partit.

L’ivrogne émergea de la maison comme un taureau enragé. Katy eut juste le temps de s’écraser contre le mur de la galerie pour le laisser passer. Alertés par le coup de feu, les policiers mirent le fugitif en joue. Ils lui ordonnèrent de s’immobiliser, mais, en état d’ébriété, le beau-père de Fred fonça sur eux. Il cassa la chaîne de ses menottes et voulut s’en prendre au premier représentant de la loi qui lui barrait la route. Un autre agent tira.

Amy et Frank aidèrent Terra à se remettre sur pied tandis que Fred serrait sa mère dans ses bras en pleurant. Marco avait assisté à la scène par la fenêtre du salon.

— Est-ce que quelqu’un est blessé ? s’enquit Terra.

Ils assurèrent que non. La balle avait dû frapper le plafond ou s’encastrer dans un mur.

— C’est fini, maintenant, maman, souffla Fred. Il ne nous fera plus jamais de mal.

— C’est sûr, affirma Katy sur le seuil. La police vient de lui tirer dessus.

Ils se précipitèrent dehors et se retrouvèrent devant les revolvers des représentants de la loi.

— Ne tirez pas ! s’écria Terra.

On avait recouvert le corps de l’ivrogne d’une couverture. Les policiers questionnèrent tout le monde et dressèrent le portrait de ce qui s’était passé ce soir-là. Voyant qu’ils avaient la situation bien en main, Terra supplia Amy de le ramener chez eux. Il brûlait de fièvre.

Qui est Terra Wilder ?
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